Entretien avec Flavien DEMARIGNY

mené par Ainhoa VERNET

On ne crée qu’à partir de soi, de son histoire, de son identité. Né à Santiago, au Chili, d’une mère hongroise et d’un père français, cette multitude se nourrit de rencontres issues de milieux sociaux distincts de celui dans lequel tu évolues. Comment tes œuvres s’imprègnent de ces problématiques ?

J’étais le plus jeune de ma fratrie, donc toutes les portes étaient ouvertes (rires). Mon père était écrivain et diplomate mais, en Amérique Latine, notamment à travers le foot, j’avais des copains des favelas, de quartiers très différents. J’ai toujours été à l’aise peu importe les milieux sociaux. Mon père était très ouvert d’esprit, il nous a appris la curiosité, ne sous-estimer personne. Je me suis toujours intéressé aux gens, ça forge un esprit. Cela m’a donné l’envie d’être un pont entre les différences culturelles, les périodes artistiques (malgré une très forte influence des années 50-60). Mon parcours hybride, qui continue à l’être, me permet, par l’art, cette capacité. Dans notre époque complètement polarisée, créer du lien est précieux, et l’art permet de le faire, de manière silencieuse mais agissant dans le temps.

Éminemment engagé, tant par ton parcours que par ton propos artistique, quel est ton premier souvenir d’écriture, de signes urbains comme expression ?

Cela remonte à 94, à Chicago, c’est là que cela débute. J’ai commencé à détourner les panneaux de signalisation routière afin de leur donner un sens politique ou absurde. J’y avais réalisé une fresque puis plusieurs s’en sont suivies à Paris. En 96, pour une exposition à Strasbourg, “Paroles urbaines”, c’était tout un mur qui était composé de panneaux. Après, c’est devenu ce que je proposais pour Groland sur Canal+. C’était des lancements de sujets sous forme de pictogrammes ironiques. Cela fonctionnait comme un jeu avec les auteurs, ils choisissaient le mot et je créais les images, ou inversement. C’était une manière d’être corrosif, dans la rue comme à la télé ou sur la toile.

Lieu à part, la “Villa Bam Bam”, créée avec ton épouse, offre séjour éco-responsable et espace artistique avec ton atelier et œuvres exposées. L’accessibilité de l’art, son décloisonnement des murs blancs classiques de galeries, incarne-t-il un idéal à atteindre ?

Là, il est atteint cet idéal ! (rires)

Cela a dépassé tout ce que l’on pouvait imaginer. C’est parti d’une envie, ma femme voulait changer de vie, moi j’ai simplement déplacé l’atelier. À Los Angeles, on avait un appartement qu’on louait, et on a réalisé que l’on adorait y recevoir. J’avais en tête que cela allait créer un lien, entre l’espace de la villa et l’atelier, mais cela a eu du succès de suite. Les personnes sont très contentes de venir chez nous, de découvrir l’atelier, de pouvoir poser des questions, … La vie en somme ! Certains viennent pour me rencontrer, mais d’autres venus simplement en vacances repartent avec un tableau, cela a beaucoup plus de sens pour eux. Il y a un rapport avec mes collectionneurs complètement différent, on a l’impression de faire partie de la famille. Je n’avais rien imaginé mais cela dépasse ce que j’aurais pu imaginer. C’est un kiff, je peux pas mieux dire, c’est un kiff. On prend le temps de faire connaissance, c’est informel, et très reposant comme lieu. Humainement, il y a des tablées qui se forment assez improbables. Face à la situation dans laquelle on est aujourd’hui, il y a un côté désespérant, et ma réaction est celle de “cultiver mon jardin”. Je fais du bien dans mon cercle, et si tout le monde fait cela, c’est peut-être le meilleur moyen de résister. Au quotidien, soigner son cercle, peu importe sa taille tant qu’il est de qualité. C’est ce que l’on fait avec la “Villa Bam Bam”.

Créateur visuel pour le cinéma, collaborant pour des projets allant de la mode à la musique, ton parcours est marqué par un décloisonnement des normes imposées. Dans cette perspective, est-ce que tu as un projet non-réalisé, utopique, que tu souhaiterais partager ?

J’en ai deux. Tout d’abord, celui de collaborer avec des architectes, sur des projets de bâtiments en amont. Aujourd’hui, les artistes sont sollicités en dernier sur ces collaborations, et je le regrette. On n’est moins centré sur les artisans et les artistes, avant, les sculpteurs, les vitriers, les menuisiers, … travaillaient ensemble durant la conception pour un résultat d’excellence où tout était beau. J’ai beaucoup d’idées à apporter afin de rendre un bâtiment plus artistique, de l’intérieur à la toiture. Il y a énormément de bâtiments aux toits plats, ressemblant à des socles de sculptures. Il faudrait penser ces toits, ne serait-ce que d’y planter des arbres. L’autre projet, ce serait de créer un dessin animé. Collaborer avec des artistes de tous les secteurs artistiques. C’est le seul art qui contient tous les autres, selon moi. Ça j’aimerai bien.